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  • : Au cœur et autour de la chanson francophone, encore si méprisée des gens de pouvoir et de médias, alors qu'elle est vivante comme jamais au quotidien et dans l'Histoire en marche...
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  • Daniel Pantchenko
  • Journaliste, surtout au trimestriel Chorus. Auteur de biographies : Charles Aznavour en 2006 (avec Marc Robine), Jean Ferrat en 2010, Anne Sylvestre en 2012, Serge Reggiani en 2014. « Léo Ferré sur le Boulevard du Crime » en 2016. Intervenant sur la chanson : formation, stage, conférences, rencontres-débats...
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12 décembre 2007 3 12 /12 /décembre /2007 16:31
Hier, c’était le 11 décembre, et dans ma tête, l'intrusion de Kadhafi m'a ramené au 11 septembre. Une date terrible. Terroriste. Qu’on associe toujours aux milliers de morts new-yorkais des tours jumelles en 2001, et c’est bien normal. Mais qu’on oublie trop souvent d’associer au coup d’État d’Augusto Pinochet au Chili, en 1973, qui allait faire beaucoup plus de victimes encore, des années durant.

Hier, c’était donc quelque part un 11 septembre, et la France accueillait en grandes pompes (funestes) le Pinochet libyen, colonel de son État, le chéquier entre les dents. Pendant qu’il tenait pognon sur rue avec not’ bon Président, une petite sous-ministre conjugua le verbe ramer au passé simple. Trop simple. Très passé.


Brua-l8cm.jpg

Hier, le 11 septembre 1973, au Chili, le chanteur Victor Jara était arrêté et emprisonné. Quatre jours plus tard, il était assassiné de façon particulièrement barbare. Dans son dense album La Trêve de l’aube (Chant du Monde, 1975), Jean-Max Brua [décédé en 1999 ; cf. Chorus 28, p. 181] lui dédie la chanson Jara et publie l’insoutenable texte qui suit, « Témoignage de Miguel Cabegas sur la mort de Victor Jara, chanteur populaire, assassiné par la Junte au stade Chile » :

« Les détenus qui n’avaient ni mangé ni bu pendant trois jours vomissaient sur les cadavres de leurs camarades étendus par terre... A un certain moment, Victor descendit près de la porte par où entraient les détenus, et là il se heurta au commandant. Celui-ci le regarde et fait le geste de celui qui joue de la guitare (Victor est un poète et un guitariste très connu)... Victor sourit tristement en faisant oui de la tête. Le militaire sourit à son tour, content de sa découverte. Il appelle quatre soldats pour immobiliser Victor et ordonne qu’on apporte une table au centre de la scène pour que tous assistent au spectacle qui allait se dérouler devant eux. On amena Victor et on lui ordonna de mettre les mains sur ta table. Dans les mains de l’officier, une hache apparut (quelques jours plus tard, ce même officier déclara à la presse étrangère : “J’ai deux beaux enfants et un foyer heureux”). D’un coup sec, il coupa les doigts de la main gauche, puis d’un autre coup, ceux de la main droite. On entendit les doigts tomber sur le sol en bois ; ils vibraient encore. Le corps de Victor s’écroula lourdement. On entendit le hurlement collectif des six mille détenus. Ces douze mille yeux virent le même officier se jeter sur le corps de l’artiste en criant “Chante maintenant pour ta putain de mère” et continua à le rouer de coups. Pas un de ceux qui était là ne pourra oublier le visage de cet officier, la hache à la main, les cheveux en désordre...

Jara.jpgVictor recevait les coups de pieds alors que le sang coulait de ses mains et que son visage devenait violet. Tout d’un coup, Victor essaya péniblement de se lever et, comme un somnambule, se dirigea vers les gradins, ses pas mal assurés, les genoux tremblants, et l’on entendit sa voix qui hurlait : “On va faire plaisir au commandant”. Après quelques instants, il réussit à se dresser et, levant ses mains dégoulinantes de sang, d’une voix angoissée, il commença  à chanter l’hymne de l’Unité populaire, que tout le monde reprit en chœur. Pendant que peu à peu six mille voix s’élevaient, Victor de ses mains mutilées, battait la mesure. On vit un sourire étrange sur son visage... C’était trop pour les militaires ; on tira une rafale et Victor se plia en avant comme s’il faisait une révérence devant ses camarades. D’autres rafales partirent des mitrailleuses mais celles-ci étaient adressées à ceux qui avaient chanté avec Victor. Il y eut un véritable écroulement de corps, tombant criblés par les balles. Les cris des blessés étaient épouvantables. Mais Victor ne les entendait plus. Il était mort. »

La même année que Jean-Max Brua, le chanteur poète wallon Julos Beaucarne raconta cette sinistre exécution dans Lettre à Kissinger (Henry Kissinger, secrétaire d’Etat américain du gouvernement Nixon) et en 2004, le Suisse Michel Bühler signait Chanson pour Victor Jara, dans son album Chansons têtues (EPM). Alors quand je vois l’Histoire se vautrer en kadhafric et sarkorama, j’entend une petite voix essentielle qui me dit : « Souviens-toi des doigts de l’homme ». CQTC



Jean-Max Brua – Jara - 3’09


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Published by Daniel Pantchenko - dans Chanson
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