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  • Daniel Pantchenko
  • Journaliste, surtout au trimestriel Chorus. Auteur de biographies : Charles Aznavour en 2006 (avec Marc Robine), Jean Ferrat en 2010, Anne Sylvestre en 2012, Serge Reggiani en 2014. « Léo Ferré sur le Boulevard du Crime » en 2016. Intervenant sur la chanson : formation, stage, conférences, rencontres-débats...
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9 décembre 2014 2 09 /12 /décembre /2014 15:00

À quelques semaines d’intervalle, deux livres denses racontent Allain Leprest : Dernier domicile connu (l’Archipel), celui de Marc Legras, qui pensait au départ cosigner avec lui un « ouvrage à quatre mains et à deux voix » ; Gens que j’aime, celui de Nicolas Brulebois (Jacques Flament Éditions), qui a découvert le chanteur après sa mort et a conçu « un livre d’entretiens ». Au mois d’août, était déjà paru Le Cri violet – Petit abécédaire de  mes années Leprest (1970-2011) de Fabrice Plaquevent (L’Harmattan), qui a débuté avec lui dans la chanson au sortir de l’adolescence.

 

Leprest-Legras.png

Quand Marc Legras a eu l’idée d’écrire un livre avec Allain Leprest, il le connaissait, précise-t-il, « depuis près de vingt-cinq ans » ; sans doute, comme pour d’autres journalistes passionnés de chanson de sa génération, depuis la fin d’après-midi d'un dimanche de 1985, où Allain fut la « révélation » du Printemps de Bourges (avec Bertrand Lemarchand à l'accordéon).

 leprest-Bourges85.jpg

  

Ancien responsable d’édition des JT de France Télévisions, référence chanson sur France Musique / France Culture, figure historique du mensuel Paroles et Musique puis du trimestriel Chorus et auteur d’ouvrages ad hoc depuis 1979 (de Lluis Llach à Georges Moustaki ou Gilles Vigneault), Marc Legras a donc pris cinq ans pour mener à terme ce projet, bouleversé par la disparition brutale du chanteur le 15 août 2011. Ce que les deux hommes avaient imaginé comme « un ouvrage à plusieurs entrées composé d’un récit entrecoupé de formes courtes » est ainsi devenu un récit extrêmement fouillé, où les voix des proches et des amis de l’artiste « prennent fréquemment le relais de la sienne ». De fait, il s’agit d’une biographie au micro-caméra-stylo, où son auteur se plaît à remonter les pistes et les courants, de la Manche à la Seine et au-delà, comme il s’était lancé sur les traces du québécois Gilles Vigneault sur la route de Natashquan.



Introduit par un sensible et pudique « Lever de rideau » signé Fantine Leprest, fière de son « papa » qu’elle aime « plus que tout » mais soucieuse avec raison d’exister par elle-même et de faire son chemin, le livre place en exergue de chaque chapitre un extrait de chanson. On en retrouve beaucoup d’autres, explicités, mis en situation, car c’est d’abord d’écriture et de créativité, des mille et un développements d’une œuvre qu’il est question ici.

 

 

Précis, sans voyeurisme aucun ni prétention définitive, le tout est ponctué de savoureux moments, comme lorsqu’un copain de jeunesse d’Allain « n’en croit pas ses oreilles » à la réception d’un coup de téléphone de son pote, parti trois semaines plus tôt à « l’aventure » avec son amie Martine et qui lui annonce « qu’ils arrivent aux Antilles ». En fait, « Les Antilles » est le nom d’un bar tout proche… En « Rappels », l’ouvrage offre divers inédits de Leprest, sa discographie, celle de ses multiples interprètes et une bibliographie au sens large. Près de douze ans après celle de Thomas Sandoz*, cette biographie – naturellement plus personnelle, eût égard à l’amitié liant Marc Legras et Allain Leprest – fait désormais office de référence.

 

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Nicolas Brulebois écrit depuis quinze ans dans des journaux satiriques et des revues littéraires, précisant dans son livre (le deuxième après Le Monde aigri, le monde est bleu publié l’an dernier) qu’il trempe volontiers sa plume « dans le vitriol » ou « dans le miel ». Il ajoute que « leprestophile depuis un an et demi déjà, tombé amoureux fou de ce chanteur découvert bien après sa mort », il a immédiatement accepté la proposition de son éditeur – qui ignorait sa passion – de plancher sur Leprest. Sans penser à tout prix comme ledit Brulebois qu’« arriver sur le tard permet d’embrasser d’un seul coup les différentes périodes, avec peut-être plus de facilité à les mettre en perspective », nul ne peut honnêtement lui reprocher de bonne foi d’être illégitime parce que né trop tard. N’est ce pas ce qu’il a écrit qui compte ? Aurait-t-il trop éclairé les contradictions de l’homme Leprest, son caractère ingérable ? Sur ce point, celui-ci sut - il est vrai - très vite efficacement rebondir... comme le montre cet extrait d’une émission de télévision de 1985 où Jean Ferrat a sans doute suggéré le nom du petit nouveau à un Pascal Sevran un peu dur d'oreille...

 

 

Se déclarant « frustré » par le « récit biographique » du livre de Thomas Sandoz, « malgré des analyses stylistiques et textuelles fort appréciables », Nicolas Brulebois a choisi de mettre en avant douze longs entretiens et leur subjectivité, ce qui relève selon lui « d'une démarche moins totalisante, plus parcellaire » que « la réécriture d’un auteur omnipotent ». Ayant moi-même été biographe à quatre reprises, je ne suis absolument pas d’accord avec lui là-dessus. Je n’ergoterai pas pour autant sur l’absence de tel ou tel témoignage - que certains reprochent à Brulebois… mais pas à Legras - ou sur l’excès lié à celui de Jehan (« sans doute le meilleur interprète de la chanson française en général »), le troisième mis sur le gril chronologiquement ici après Didier Pascalis et Gérard Pierron, mais avant François Lemonnier, Francesca Solleville, Bertrand Lemarchand, Nathalie Miravette, Dominique Cravic, Didier Dervaux, Annie et Didier Dégremont, Romain Didier. Soit l'ultime producteur (Tacet) et onze artistes, qui, la plupart, ont rencontré Allain jeune.

 

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Lors de sa véritable première télévision en studio où il chante Édith et La Kermesse, accompagné par Bertrand Lemarchand (C'est toujours la saison, présentation Bernard Portalès**, France 3 Rouen, 09/01/1984).

 

Car, finalement, le sujet n’est-il pas ici plus Allain que Leprest, l’individu erratique plus que l’artiste d’exception ? C’est bien ce qui risque de prévaloir, malgré l’admiration unanime pour l’œuvre et les trente pages finales de « discographie sélective » commentée, qui s’épanchent d’ailleurs davantage sur la musicalité, les arrangements et les réalisations discographiques que sur les textes. Avec un « carton » postérioriste sur les deux premiers albums de la période Meys (« saccage », « calamiteux », « atrocités »…) ; sans ignorer que leur traitement façon variétés avait suscité d’emblée certaines réserves, on ne saurait réécrire l’Histoire et s'exonérer de replacer les éléments constitutifs et humains dans leur contexte. Pour être en partie subjectif et assumé comme tel, le travail de Nicolas Brulebois – qui a une vraie plume se révèle néanmoins très sérieux et tout à fait complémentaire de celui de Marc Legras.

 

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Compagnon de la première heure, l’auteur-compositeur-interprète Fabrice Plaquevent a chanté en duo avec Allain Leprest au milieu des années soixante-dix, dans les Maison des Jeunes, les comités d’entreprises et les fêtes populaires. Après s’être produit en solo, puis y avoir renoncé, il s’y est remis en 1996 sous le nom de Julien Heurtebise et en 2007, il a enregistré Chansons du temps qu’il fait, CD qui réunit quinze des chansons conçues jadis avec son acolyte de Mont-Saint-Aignan.

 

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Premier passage TV recensé, en duo donc, dans un extrait de La Morte Saison (France 3 Rouen, Normandie actualités, 13/08/1976).

 

À l’inverse des deux épais ouvrages de Marc Legras et Nicolas Brulebois (400 pages pour le premier, près de 340 très serrées pour le second), c’est un abécédaire de moins de 90 pages qu’il propose autour de ses « années Leprest ». Préfacé par Legras et recommandé par Brulebois, le « cosignataire de Mec pour la musique » apporte un témoignage précieux sur la personnalité d’Allain et sur la perception du « métier » de chanteur qu’il cultive au début avec ses potes (cf. l’inénarrable « Cabarets parisens », p. 23-24). L’ensemble se lit avec grand plaisir et le même trouble que l’auteur lorsqu’il explicite le titre de son livre. Après avoir souligné que le « très prolixe » Leprest ne s’est « jamais copié ou plagié lui-même », il reconnaît que, dans La morte saison et Monsieur Victor (Hugo), la répétition d’un vers lui est « devenue terriblement douloureuse » : « Et du cri violet des pendus ». Deux textes qu’il avait mis en musique en 1973 ou 1974…

 

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DP avec Allain chez lui à Ivry (ph. Francis Vernhet, Chorus 6, hiver 1993-94).

 

Dernière chose. Il se trouve que cet article est le 200e de mon blog, où j’ai écrit sur Leprest plus que sur tout autre. J’avais moi-même envisagé de lui consacrer un livre et j’y ai renoncé lorsque j’ai appris le projet de Marc Legras. Il me reste cependant quelques documents personnels et je compte très bientôt en faire état ici. En attendant, notez qu’une soirée Leprest animée par Didier Pascalis aura lieu demain soir mercredi 10 décembre au Forum Léo Ferré à Ivry-sur-Seine, en présence de Marc Legras et Nicolas Brulebois, mais aussi de Jean Guidoni, Nathalie Miravette et « d’autres surprises » en chansons… CQTC.

 

 

* Allain Leprest – Je viens vous voir (Christian Pirot Éditeur, janvier 2003). Écrivain, épistémologue, docteur en psychologie, Thomas Sandoz a reçu différentes distinctions pour ses œuvres universitaires ou narratives. Il a publié un roman, Malenfance, en 2014, aux Éditions Grasset.

** Bernard Portalès est aujourd'hui directeur de France Bleu Auxerre et apprécie particulièrement Yves Jamait, qui chante Leprest, notamment aux côtés de  Romain Didier et Jean Guidoni dans le spectacle Où vont les chevaux quand ils dorment ?

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Published by Daniel Pantchenko - dans Chanson
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commentaires

Norbert Gabriel 09/12/2014 17:33


Salut


mon reproche, en ce qui concerne le livre de Brulebois, est lié surtout à l'ambiguïté du titre..  Gens que j'aime, sous Allain Leprest en couverture, peut laisser entendre que
Leprest n'aimait pas ceux qui ne sont pas dans le livre...  Dommage pour Sally, pour Paccoud...  et aussi Brisemontier..  Ensuite, l'auteur ayant expliqué que c'est aussi son choix
à lui, ces gens que j'aime, la subjectivité revendiquée (avec sa déclaration d'amour à Jehan) confirmerait  donc, les autres, il ne les aime pas...? et pourquoi, s'il ne les connait
pas? De même, sans connaître Romain Didier, il reconnait être arrivé devant lui avec de sérieuses réserves, dont on trouve la source dans l'entretien avec Jehan, lequel en 30 pages parle surtout
de Jehan, et pas de Leprest... ça fait pas mal de bémols dans la partition...  mais en complément des autres livres, oui, pourquoi pas?


Norbert Gabriel

Daniel Pantchenko 10/12/2014 15:18



Comme je l'ai écrit, je suis en désaccord avec la démarche de Nicolas Brulebois privilégiant douze longs entretiens et sur certains de ses jugements trop subjectifs à mon sens. Pour autant, faire
une fixette sur le titre me semble très réducteur et pour être certes partiale (et trop longue pour moi, comme les autres) l'interview de Jehan parle d'abord de ses rapports avec Leprest : sauf
erreur, 45 questions sur 73, dont 31 de façon directe. Par ailleurs, s'il a rencontré beaucoup plus de "témoins", Marc Legras n'a pas non plus contacté - semble-t-il - Brisemontier et Paccoud. Ce
dont je ne lui ferai pas non plus grief. De même, prétendre que Brulebois ne connaissait pas Romain Didier, c'est jouer sur les mots. Ce "jeune" auteur a certes des lacunes et des parti-pris,
mais il cite rigoureusement ses sources et si je ne partage pas certains de ses choix, je trouve qu'il fait un travail remarquable. Je l'ai découvert en 2010 lorsqu'il a critiqué ma biographie de
Ferrat sur sur "la revue Arès en ligne" (http://www.ep-la.fr/index.php?option=com_content&view=article&id=321:daniel-pantchenko&catid=24:musique&Itemid=62) ; si l'article était
globalement favorable, il était aussi très largement critique. C'est pourtant, et de loin, le meilleur et le plus intéressant que j'ai eu, la plupart ressemblant surtout à de l'amicale promo
pompée singulièrement sur la quatrième de couverture. Je précise que je ne l'avais jamais rencontré avant de le contacter pour acheter son livre, attaqué ici et là de façon indigne. Bien entendu,
il est moins "globalisant" qu'une biographie comme celle de Marc Legras et s'en trouve naturellement "complémentaire" avec le "petit abécédaire" de Fabrice Plaquevent.